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Général

ENVOLÉE DE POULETS

Le corps entre le ciel et l’avion, les genoux près du vide, j’attendais avec impatience l’élan qui nous ferait chuter vers le sol à une allure de 200km/h. J’ai découvert un nouvel espace-temps.

Avant d’en arriver là, j’ai passé tout l’été à Voltige à me familiariser avec la pratique. Là-bas, le saut en parachute fait partie du quotidien. Pour ceux qui ne le savent pas, plusieurs employés vivent à Voltige pendant la saison (fin avril à mi-octobre) ou ont un pied à terre pour de courts séjours. Mon copain est un caméraman de la place. Alors, les fins de semaine lorsqu’il travaillait, je passais la plupart de mon temps près de la « patch » (piste d’atterrissage en pelouse). C’est devenu normal de voir des silhouettes apparaître dans le ciel et atterrir nonchalamment. Sans le savoir, je normalisais la pratique et déconstruisais des peurs cachées. Si autant de gens pouvaient le faire, pourquoi pas moi ? Je m’obstinais contre moi-même : je ne suis pas un oiseau, qu’est-ce que je ferais dans le ciel ? Je me sentais en effet plus près du poulet que du faucon. Et puis, j’aime le sol : il me connaît, me maintient et me rassure. Certes, même les poulets essaient de voler. 

Sourire de la chute libre en tandem.

Le matin du 23 août 2025, Charles m’a demandé si je voulais sauter en parachute. J’ai accepté. Je devais donc me rendre à l’avant à 13h pour suivre la formation qui précède le saut. J’ai enfilé un legging et un chandail long (confort avant tout) et je me suis dirigé (j’ai gambadé) vers l’avant. Ça faisait déjà plusieurs semaines que la communauté me demandait quand j’allais sauter. Je pouvais enfin dire que ça allait se passer. Direction la salle de formation qui est à l’extérieur, près de l’air de pliage. On n’y pense pas, mais chaque fois qu’il y a un saut, les plieurs s’occupent soigneusement de remettre les parachutes dans les sacs. 

Un groupe de femmes dans la quarantaine attendait déjà dans la salle. Une de leurs amies s’est laissé tenter et s’est jointe à l’envolée dernière minute. Apparemment, ça arrive souvent. Jim, à la formation, a partagé les informations avec le même dynamisme qu’à l’habitude. On a écouté un court vidéo qui nous racontait les moindres détails de ce qu’on allait vivre. La chose que j’ai retenue est qu’à chaque étape, notre instructeur tandem, ou communément appelé tandem master, allait nous rappeler quoi faire. On a pratiqué la position à adopter en chute libre. Pas besoin d’être athlétique; il suffit de comprendre que les bras et les jambes doivent aller vers l’arrière et le torse et les hanches vers l’avant. La formation a une durée… 15 minutes ? 30 minutes ? Je perdais déjà la notion du temps.

Nous avions ensuite une petite pause buvette et toilette. Après quoi nous avons rejoint les instructeurs tandems. J’ai eu la chance de sauter avec Maude, qui rayonne de bienveillance. Elle m’a aidé à mettre la combinaison. Je suis sensible aux tissus et j’espérais qu’elle serait ample et confortable. J’ai été agréablement surprise par sa douceur et son amplitude. Le harnais était serré, mais ça m’allait très bien comme ça. Je me sentais soutenue.

Le caméraman (vous aurez compris qu’il s’agissait de mon copain, Charles) m’a ensuite posé quelques questions pour commencer à documenter mon saut. Malgré le fait que j’avais normalisé la pratique pendant l’été, tout ça me semblait soudainement anormal. Quand j’ai écouté la vidéo après le saut, j’ai vu dans mon regard l’intensité de mes émotions. J’étais très excitée, j’avais les yeux complètement dilatés et le sourire tendu jusqu’aux oreilles. Un high five, un bisou et nous étions parties.

Une des règles partagées lors de la formation est de rester tout près de l’instructeur ou de l’instructrice tandem, jusqu’à l’atterrissage. Maude me tenait par les bretelles en marchant vers l’avion (il s’appelle Victor). C’est elle qui m’a expliqué l’importance de l’intention que l’on donne au saut en parachute. J’ai opté pour le moment présent, le lâcher-prise et, si mon état le permettait, le jeu.

Les tandems étaient déjà tous assis dans l’avion quand je suis arrivée avec Maude et Charles. On avance, on décolle et Charles me filme à nouveau en faisant lever la foule, ce qui nous soulage probablement tous de pouvoir lâché un peu notre fou. On commence à voir le paysage de Lanaudière; la rivière L’Assomption, les champs agricoles et les routes. Quelques minutes plus tard – je ne saurai pas dire combien de temps, car j’ai vraiment perdu la notion – Maude me tape sur l’épaule. C’est le temps de mettre mes petites lunettes transparentes.

Je commence à me sentir figer, car je vois les parachutistes solos commencer à se préparer. J’ai vu la porte s’ouvrir sur un horizon entre ciel et terre. Ma mâchoire est tombée quand quelques secondes plus tard, deux parachutistes se lançaient dans le vide. Je me suis surprise à ne pas comprendre ce qu’ils venaient de se passer, comme si ça ne faisait pas de sens. J’essayais de me sortir de mon état abasourdi et de mon incompréhension, quand Maude m’a tapé sur l’épaule, signe que je devais m’avancer vers la porte ouverte. C’était mon tour. Elle me poussait toujours un peu plus, même quand je me disais « on est assez proche ». Je me sentais nerveuse, mais je n’avais pas le choix de lâcher-prise. Donc j’ai pris une grande bouffée d’air (ou plutôt c’est l’air qui me prenait) et c’est à ce moment qu’elle m’a demandé de déposer ma tête sur son épaule. C’est l’histoire d’un poulet et de deux faucons dans le ciel.

Plaisir de la chute libre.

J’ai jeté un coup d’œil à ma gauche, et voilà que Charles était accroché à l’extérieur de l’avion et se tenait par le cadre de porte. L’incompréhension persiste : « qu’est-ce que tu fais là ? ». J’ai eu le temps de réaliser que je ne ressentais pas le vertige. C’est surprenant considérant qu’à l’escalade, je tremble dès que je quitte le sol tellement je crains les hauteurs. C’est bien connu dans le milieu, dès que tu quittes la terre, la possibilité du vertige disparait, car celui-ci nécessite des repères terrestres. Le seul vertige que j’ai ressenti était celui des possibilités. Le ciel est vaste et l’expérience humaine ne cesse de me surprendre.

Le corps entre le ciel et l’avion, les genoux près du vide, j’attendais avec impatience l’élan qui nous ferait chuter vers le sol à une allure de 200km/h. Le plus intense, c’était d’être devant la seule option qui s’offrait à moi : lâcher-prise.  Je me suis sentie basculer vers l’avant avec le cœur d’une enfant émerveillée. Puisque je me sentais soutenue par Maude, j’ai pu me laisser porter par le jeu et le plaisir. Je regardais absolument partout pour comprendre le lieu où je me trouvais. Je voyais le fleuve Saint-Laurent, la ville de Joliette, les montages de Saint-Côme. Les couleurs étaient vives, plus vives qu’au sol.

La posture qu’on nous demandait de garder pendant la chute libre était instinctive, quoique j’ai quand même dû penser à garder les talons aux fesses, moi qui avais envie de bouger dans l’espace. Charles est apparu devant moi. Je voyais son corps comme s’il faisait partie du ciel. Ça me semblait normal de le voir là. Il m’a pris le bras et nous a fait tourner un peu, mais honnêtement, je m’en suis rendu compte seulement lors du visionnement du vidéo. Pendant qu’il me faisait tourner, j’étais encore abasourdi par la vue. Je n’en revenais pas. Je n’avais jamais vécu une perspective aussi panoramique.

Quand j’en suis revenue, je me suis attardée à la sensation de mon corps et aux manières qu’il réagissait à la pression du vent. En chute libre, on défile au rythme de 18 étages par secondes. Je sais, c’est difficile de se l’imaginer. Le vent me chatouillait tout le corps, il séchait mes dents et bourdonnait dans mes oreilles. Je n’ai pas les mots pour décrire la sensation des mouvements contre le vent. Les microdéplacements étaient une expérience en soi.

Je m’attendais à ce que la chute libre soit terminée en un claquement de doigts, mais ça continuait. Je me répétais souvent « oh, on tombe encore !? ». Ça m’a paru comme un gros huit minutes, alors que la chute libre dure 50 secondes. Après deux tapes sur l’épaule, je me suis sentie tirée vers le haut. C’était l’ouverture du parachute. En fait, le parachute nous freine : on ne monte pas, mais c’est la sensation que j’ai ressentie en voyant Charles continuer de tomber. L’ouverture était douce, et elle soulage plus qu’elle ne surprend.

Sortie de l’avion Victor.

Sous voilure, tout devient silencieux. Tout ce que j’entendais était la voile contre le vent. Ce son m’était familier, une mélodie qui me rappelait le voilier. Maude m’a habilement aidé à changer de position pour que je puisse m’asseoir dans le harnais. Je faisais aller mes jambes comme sur une enfant sur balançoire au parc, mais à 5000 pieds au-dessus du sol. Rendue dans l’air de jeu, Maude m’a donné les manivelles de la voile. En effet, dans le ciel, il y a un espace délimité selon les directions du vent dans lequel les parachutistes peuvent jouer en sécurité avant d’atterrir. Je sauterais de nouveau pour retrouver la sensation des déplacements sous voilure, c’était satisfaisant d’avoir le contrôle des directions. Le retour au sol est également plus doux qu’on pourrait se l’imaginer. En arrivant par terre, Charles était déjà là et m’attendait avec sa caméra dans les mains. C’est le dernier segment de l’entrevue, ce qui boucle l’expérience. Je me sentais euphorique, reconnaissante et ancrée.

Une fois l’équipement enlevé, assise sous les palapas, je ressentais encore l’adrénaline. J’ai partagé l’expérience avec des membres de la communauté, qui écoutait mon histoire comme si c’était la première fois qu’ils entendaient les sensations d’un premier saut – quoique chaque saut est unique.

Je sentais une compréhension commune. Ces moments d’échanges font partie de l’expérience et expliquent la chaleur qu’on ressent, celle qui émane du lieu et qui, je crois, fait toute la différence. J’ai aussi compris pourquoi certains en font une passion jusqu’à, parfois, en faire un métier. En apportant leurs propres couleurs, ces passionnées, qui habitent et fréquentent Voltige, font en sorte que tout le monde peut se sentir à la maison. Quelques heures plus tard, c’est l’endorphine qui a pris le relais. J’ai pu comprendre pourquoi, même après une journée à sauter en parachute, la communauté se rassemble pour partager des repas, des rires (beaucoup de rires) et des milliers d’anecdotes célestes.

Retour en douceur au sol.

Je suis convaincue que les meilleurs cadeaux sont expérientiels, et que le saut en parachute reste particulièrement gravé dans les mémoires. Après tout, le corps se souvient. Maintenant, je vois le ciel d’un nouvel œil, un espace qui me rappelle ma capacité de lâcher-prise ainsi que le bonheur du moment présent. Je souris lorsque je revois mes petites pattes dans le vent. J’ai réalisé le rêve de plusieurs poulets : j’ai pris mon envol.

 

 

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